Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne, vers 1612-1613

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Artemisia Gentileschi — La peintre qui a transformé la violence en chef-d'œuvre

Artemisia Gentileschi est l'une des artistes les plus puissantes du XVIIe siècle. Peintre baroque italienne, elle est aujourd'hui reconnue comme une figure majeure du Caravagisme — ce courant qui joue sur les contrastes dramatiques entre lumière et obscurité. Pourtant, pendant plus de trois siècles, son nom a presque disparu de l'Histoire de l'Art, éclipsé par celui de son père, Orazio Gentileschi, et par les hommes de son époque. Ce n'est qu'au XXe siècle, grâce aux travaux de l'historienne de l'art Linda Nochlin et à l'exposition du Louvre en 2024, qu'Artemisia a retrouvé la place qu'elle n'aurait jamais dû perdre. Ce qui la distingue des autres grands peintres baroques : elle a survécu à l'injustice, et elle l'a peinte.

Une enfance dans l'atelier — fille de peintre dans une Rome du XVIIe siècle

Artemisia naît le 8 juillet 1593 à Rome, dans une famille de peintres. Son père, Orazio Gentileschi, est un artiste reconnu, disciple de Caravage. La mère d'Artemisia meurt quand elle a douze ans. C'est dans l'atelier paternel qu'elle grandit, apprend, observe, et très vite, surpasse.

À dix-sept ans, elle peint Suzanne et les Vieillards (1610). Le tableau représente une jeune femme harcelée par deux hommes âgés qui la menacent de dénonciation si elle ne cède pas à leurs avances. Le sujet est biblique, commun dans la peinture de l'époque, mais jamais encore traité de ce point de vue : celui de la femme, inconfortable, apeurée, résistante. Les autres peintres représentaient Suzanne comme aguicheuse. Artemisia la peint comme une victime.

Elle avait dix-sept ans. Et elle savait déjà exactement ce qu'elle peignait.

Artemisia Gentileschi, Susanne et les vieillards, après restauration, vers 1638–1639
Artemisia Gentileschi, Susanne et les vieillards, après restauration, vers 1638–1639

Le procès Tassi — quand la justice échoue, la peinture prend le relais

En 1611, Agostino Tassi (peintre engagé par Orazio pour enseigner la perspective à Artemisia) la viole. Il lui promet ensuite le mariage pour la réduire au silence. Quand il revient sur sa promesse, Orazio porte plainte.

Le procès qui suit, en 1612, est une humiliation publique. Artemisia est soumise à la sibille (des cordes serrées autour des doigts) pour "vérifier" la véracité de son témoignage. Pendant qu'on lui torture les mains, elle répète : "C'est vrai, c'est vrai, c'est vrai." Tassi est condamné, puis gracié un an plus tard.

Artemisia, elle, est mariée en urgence à un peintre florentin, pour préserver ce qui reste de sa réputation.

Elle a dix-neuf ans. Et elle va passer les quarante années suivantes à peindre des femmes qui résistent, qui tranchent, qui survivent.

Judith décapitant Holopherne — la vengeance sublimée en œuvre d'art

Judith décapitant Holopherne (1614-1620) est son tableau le plus célèbre — et l'un des plus puissants de tout le Baroque. Judith, héroïne biblique, décapite le général assyrien Holopherne pour sauver son peuple. Artemisia la peint sans romantisme, sans distance : Judith et sa servante Abra tiennent fermement la tête du général, le sang gicle sur les draps blancs, les bras des deux femmes sont tendus sous l'effort.

Rien d'érotisé. Rien de glamour. Juste deux femmes qui font ce qu'il faut faire.

Caravage avait peint le même sujet quelques années plus tôt : sa Judith est hésitante, le bras tendu à distance, le visage dégoûté.

Le Caravage, “Judith et Holopherne” (vers 1598)
Le Caravage, “Judith et Holopherne” (vers 1598)

Celle d'Artemisia est décidée, précise, présente. Beaucoup d'historiens de l'art y lisent une réponse directe au viol et au procès. Artemisia n'a jamais confirmé, mais elle n'a jamais non plus peint de héros masculins victorieux.

"Vous verrez ce qu'une femme peut faire." — Artemisia Gentileschi, dans une lettre à son mécène Francesco Maria Maringhi

Première femme à l'Académie des Arts de Florence

En 1616, Artemisia Gentileschi est admise à l'Accademia delle Arti del Disegno de Florence. Elle est la première femme à recevoir cet honneur dans l'histoire de l'institution.

À Florence, elle bénéficie de la protection des Médicis et développe un réseau de mécènes et de collectionneurs. Elle correspond avec Galilée, est reconnue par les plus grands esprits de son temps. Sa réputation dépasse les frontières italiennes.

Elle travaillera successivement à Rome, Venise, Naples, où elle s'installe durablement, et à Londres, à la cour de Charles Ier, aux côtés de son père.

Une carrière européenne, rare pour une femme de son époque, et plus rare encore pour une femme qui avait survécu à ce qu'elle avait vécu.

Les autres œuvres majeures d'Artemisia Gentileschi

Son œuvre ne se réduit pas à Judith. Artemisia peint des femmes fortes, des figures bibliques et mythologiques, des allégories, toujours avec cette même intensité physique et psychologique.

  • Suzanne et les Vieillards (1610) — son tout premier chef-d'œuvre, à dix-sept-ans
  • Autoportrait en allégorie de la Peinture (vers 1638) — elle se représente en train de peindre, bras levé, concentrée, sans poser pour le spectateur
  • Judith et sa servante (1623-1625) — la suite de Judith, dans la fuite, la solidarité entre femmes
  • Lucrèce (1621) — une autre figure de femme violée qui choisit sa propre mort plutôt que la honte
  • Cléopâtre (1621-1622) — puissante, sensuelle, souveraine
Artemisia Gentileschi (Roma 1593 – Napoli 1652/1653), Cleopatra, 1620-1626. Huile sur toile. 97 x 71,5 cm.. Collezione Cavallini Sgarbi © Collezione Cavallini Sgarbi.
Artemisia Gentileschi (Roma 1593 – Napoli 1652/1653), Cleopatra, 1620-1626. Huile sur toile. 97 x 71,5 cm.. Collezione Cavallini Sgarbi © Collezione Cavallini Sgarbi.

Ce qui frappe dans toute son œuvre : les femmes y sont des sujets, jamais des objets.

L'héritage d'Artemisia Gentileschi — une redécouverte féministe

Artemisia Gentileschi meurt vers 1656 à Naples. Pendant plus de trois siècles, son œuvre est en grande partie attribuée à son père ou à d'autres peintres masculins. Ce n'est qu'en 1916 que Roberto Longhi lui restitue Judith décapitant Holopherne. Et c'est dans les années 1970, avec le mouvement féministe et les travaux de Linda Nochlin (Why Have There Been No Great Women Artists ?, 1971), qu'elle est véritablement redécouverte.

Aujourd'hui, ses tableaux sont exposés aux Offices de Florence, au Musée de Capodimonte à Naples, à la National Gallery de Londres, au Louvre.

Artemisia Gentileschi n'a pas eu besoin que l'Histoire soit juste avec elle.

Elle a peint pour l'éternité, et l'éternité a fini par répondre.

🎧 Écouter l'épisode du podcast

Envie d'aller plus loin sur la vie et l'œuvre d'Artemisia Gentileschi ?

J'ai consacré un épisode entier du podcast ART AU FÉMININ à cette artiste : sa jeunesse dans l'atelier de son père, le procès Tassi, et ce que ses tableaux nous disent encore aujourd'hui.

→ Écouter l'épisode sur Artemisia Gentileschi


Aldjia Boughias — ART AU FÉMININ

À propos de l'Autrice

Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.

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