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Elles ont tenu l'appareil - les femmes photographes que l'Histoire a refusé de
Vivian Maier, Dorothea Lange, Lee Miller, Claude Cahun : elles ont tenu l'appareil, produit des œuvres majeures, et l'Histoire a gardé d'autres noms. Portrait d'un effacement systématique.
La photographie était censée tout changer. Contrairement à la peinture ou à la sculpture, elle ne demandait pas d'atelier, pas de formation académique réservée aux hommes, pas de commande aristocratique. Un appareil, une pellicule, un œil. Les femmes allaient enfin pouvoir créer à égalité.
Et pourtant. L'histoire de la photographie a reproduit exactement le même schéma que les autre disciplines : les femmes ont photographié. Les femmes ont innové. Et on a retenu les noms des hommes.
Vivian Maier, ou comment disparaître avec 100 000 négatifs
En 2007, un agent immobilier de Chicago nommé John Maloof achète des cartons dans une salle des ventes pour 380 dollars. Il cherche des photos du quartier pour un livre sur Portage Park. Ce qu'il trouve à la place : des milliers de négatifs, des rouleaux non développés, des planches-contacts. L'auteure s'appelle Vivian Maier. Maloof n'a jamais entendu ce nom. ¹
Personne n'en avait entendu parler. Parce que Vivian Maier était nourrice. Pendant des décennies, elle a photographié Chicago, New York, les visages dans la rue, les enfants qu'elle gardait, les reflets dans les vitrines. Son œuvre inventoriée par Maloof compte plus de 100 000 négatifs, auxquels s'ajoutent environ 2 000 rouleaux et 3 000 tirages. ² Elle n'en a presque jamais montré une seule image. Elle est morte le 21 avril 2009, seule, quelques semaines avant que Maloof commence à comprendre ce qu'il avait acheté.
Ses photos sont aujourd'hui exposées dans les musées du monde entier. Son œuvre est comparée à Diane Arbus, à Henri Cartier-Bresson. Elle n'a jamais su qu'elle serait célèbre, et elle n'a jamais eu accès aux structures qui lui auraient permis de l'être de son vivant.
Le nom qu'on n'attache pas à l'image
Vous connaissez Migrant Mother ? Cette photo en noir et blanc d'une femme au regard perdu, tenant deux enfants contre ses épaules, prise en Californie en mars 1936. C'est l'une des images les plus reproduites de l'histoire de la photographie, publiée dans le San Francisco News accompagnée d'un article intitulé What Does the 'New Deal' Mean To This Mother and Her Children? ³
Vous connaissez peut-être moins le nom de Dorothea Lange. C'est elle qui a pris cette photo. Née Dorothea Margaretta Nutzhorn le 26 mai 1895 à Hoboken, dans le New Jersey, elle travaillait pour la Farm Security Administration, une agence gouvernementale américaine qui documentait les ravages de la crise économique. ³ Cette même année, John Steinbeck, chargé par le San Francisco News d'écrire une série sur les migrations de la Grande Dépression, reçoit les rapports de l'administration Roosevelt, accompagnés des photographies de Lange. Les critiques littéraires ont depuis établi que les descriptions visuelles des personnages dans Les Raisins de la colère portent l'empreinte directe de son œil : la même attention aux textures, aux visages, aux corps que le temps a marqués. ⁴
Son nom, lui, reste dans l'ombre de ses propres images.
Lee Miller : sortir du cadre
Lee Miller est née le 23 avril 1907 à Poughkeepsie, New York. ⁵ On la connaît d'abord comme modèle : Vogue, Man Ray, les couvertures de l'entre-deux-guerres. C'est l'image qu'on garde d'elle le plus souvent : la muse, l'objet photographié.
Ce qu'on oublie : pendant la Seconde Guerre mondiale, elle était photographe de guerre accréditée pour Vogue, l'une des quatre seules femmes reporters accréditées auprès des forces américaines. ⁶ Elle photographie la libération de Paris, avance avec les troupes alliées vers l'Allemagne.
Le 30 avril 1945, elle venait d'avoir 38 ans une semaine plus tôt, elle entre dans le camp de concentration de Dachau parmi les premiers correspondants de guerre. ⁷ Elle photographiera aussi Buchenwald. En juin 1945, Vogue publie ses images sous le titre Believe It. ⁶ Ce même 30 avril, depuis Munich, elle se photographie dans la baignoire d'Hitler, ses bottes encore couvertes de la boue de Dachau posées délibérément sur le tapis de bain. ⁵
Avec Man Ray, dont elle fut la compagne et collaboratrice, ils redécouvrent ensemble la solarisation, cette technique qui inverse partiellement les tons d'une image. La découverte est accidentelle, née de leur travail commun en chambre noire. ⁸ Pendant des décennies, la technique sera pourtant présentée comme l'œuvre de Man Ray seul.
Elle arrête de photographier après la guerre. Les images de Dachau et Buchenwald la hantent. Ses archives : des milliers de négatifs, de tirages, de carnets, ... dorment dans le grenier de sa maison de campagne en Angleterre jusqu'à sa mort le 21 juillet 1977. Son fils Antony Penrose les découvre en les triant. ⁹
Le grenier. Encore.
Claude Cahun : se photographier contre
Il y a des autoportraits, dès 1912, sur lesquels une femme regarde l'objectif avec une intensité tranquille. Elle porte des tenues qui ne sont ni masculines ni féminines, joue avec l'identité comme avec une matière. Ces images ne ressemblent à rien de ce que la photographie de l'époque produisait. ¹⁰
Claude Cahun, née Lucy Schwob à Nantes le 25 octobre 1894, passe sa vie à se photographier pour défaire ce qu'on attend d'elle. Pas pour se montrer : pour se démultiplier. Elle explore l'identité comme une fiction, vingt ans avant que le mot « performativité » existe dans ce sens.
Avec sa compagne et demi-sœur Suzanne Malherbe (qu'elle appelle Marcel Moore) elles s'installent à Jersey dans les années 1930. ¹⁰ Pendant l'occupation allemande, elles fabriquent des tracts anti-nazis qu'elles glissent dans les poches des soldats, dans les paquets de cigarettes. Arrêtées et condamnées à mort, elles échappent à l'exécution grâce à la commutation de leur peine, obtenue par l'intervention du bailli de Jersey, Alexander Coutanche. Elles seront libérées de prison à la Libération de l'île par les Alliés, en mai 1945. ¹¹
Claude Cahun est morte le 8 décembre 1954. Elle a été redécouverte dans les années 1980, portée par les études queer et les féministes qui cherchaient des précédentes. Mais dans le grand récit de la photographie du XXe siècle : celui qu'on apprend encore dans les écoles des Beaux-Arts, son nom reste marginal.
Ce que la photographie révèle sur l'art
Ces quatre trajectoires ont un point commun qui n'est pas la photographie. C'est l'accès.
Vivian Maier n'avait pas de réseau. Dorothea Lange avait le talent et le mandat, mais pas les biographes. Lee Miller avait tout (la notoriété, les connexions, l'audace) et on a préféré garder l'image de la muse. Claude Cahun refusait les catégories que son époque lui proposait, et son époque ne l'a pas pardonné.
La photographie n'a pas démocratisé l'accès à la reconnaissance. Elle a créé un nouveau territoire avec les mêmes vieilles règles.
Ce que ces femmes ont laissé, c'est une archive. Des milliers d'images qui disent : on était là, on regardait, on avait quelque chose à montrer. Ces archives ont failli disparaître, dans des greniers, des salles des ventes, des cartons oubliés.
Septembre, ici, sera consacré à les rouvrir.
Sources
1. John Maloof and the discovery of Vivian Maier - The Chicago Ambassador
2. Vivian Maier biographie - Celles qui osent
3. Dorothea Lange biography - PBS American Masters
4. Wiping the Dust from Our Eyes - The Cine-Files
5. Lee Miller in Hitler's Bathtub - Time Magazine
6. Lee Miller: From Vogue to Buchenwald and Dachau - Blind Magazine
7. Lee Miller: Witness to the Concentration Camps - National WWII Museum
8. Lee Miller et la solarisation - Musée du Luxembourg
9. Lee Miller Archives - leemiller.co.uk
10. Claude Cahun - AWARE Women Artists
11. Claude Cahun and Jersey - Jersey Heritage

À propos de l'Autrice
Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.
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