Guerrilla Girls : le collectif qui a mis les musées face à leurs contradictions

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Guerrilla Girls : le collectif qui a mis les musées face à leurs contradictions

Depuis 1985, un groupe de femmes anonymes portant des masques de gorille mène l'un des combats les plus efficaces de l'histoire de l'Art : forcer les institutions à compter, et à rendre des comptes.

Tout a commencé par une affiche jaune. Une femme nue, allongée, reconnaissable entre toutes, mais coiffée d'un masque de gorille. En dessous, une question imprimée en noir, sans détour :

« Do women have to be naked to get into the Met. Museum? »

C'est en tombant sur cette image au fil d'une recherche sur les femmes artistes que j'ai découvert les Guerrilla Girls. Le nom sonnait comme une déclaration de guerre. L'humour, lui, était une arme. J'ai voulu comprendre qui elles étaient, pourquoi elles étaient nées, et ce qu'elles avaient vraiment changé.

L'Odalisque d'Ingres, ou le choix d'une image chargée d'histoire

Ingres - La grande Odalisque (1814) / Huile sur toile 91x162cm / Musée du Louvre
Ingres - La grande Odalisque (1814) / Huile sur toile 91x162cm / Musée du Louvre © Ingres - La grande Odalisque (1814) / Huile sur toile 91x162cm / Musée du Louvre

Pour comprendre l'affiche des Guerrilla Girls, il faut d'abord regarder le tableau qu'elles ont détourné.

La Grande Odalisque est peinte en 1814 par Jean-Auguste-Dominique Ingres, sur commande de Caroline Murat, sœur de Napoléon Ier et reine de Naples. Elle représente une femme nue allongée sur un divan, le visage tourné vers le spectateur, entourée d'accessoires orientaux — éventail de plumes, bijoux,

turban de soie. Le mot « odalisque » désigne en turc ottoman une servante du harem du sultan. Le regard posé sur ce corps est celui du fantasme : une femme-objet inscrite dans un imaginaire colonial et érotique.

C'est précisément pour cela que les Guerrilla Girls l'ont choisie. Le tableau d'Ingres concentre en une seule image tout ce qu'elles dénoncent : la femme réduite à son corps dans la représentation, pendant que les femmes créatrices restent invisibles dans les collections. En ajoutant le masque de gorille sur fond jaune. Un fond qui efface tout contexte, qui fait flotter la figure dans un espace indéterminé, un espace de parole, elles retournent l'image contrevelle-même.

Qui sont les Guerrilla Girls ?

Les Guerrilla Girls se définissent elles-mêmes comme

« un groupe de femmes anonymes qui utilisent des faits, de l'humour et des visuels provocateurs pour dénoncer les préjugés sexistes et ethniques ainsi que la corruption dans la politique, l'art, le cinéma et la culture pop ».

Le groupe est délibérément hétérogène : femmes de tous âges, de toutes origines, d'orientations diverses, avec des trajectoires artistiques très différentes, certaines reconnues sur le marché de l'art, d'autres non. Cette diversité est constitutive de leur démarche. L'anonymat, lui, est absolu. En public, elles portent des masques de gorille et utilisent des pseudonymes

empruntés à des femmes artistes de l'histoire : Frida Kahlo, Käthe Kollwitz, Ana Mendieta, Georgia O'Keeffe. Un hommage autant qu'un rappel : ces noms existent, même si les musées les ont oubliés.

Le symbole de King Kong
Le symbole de King Kong © Affiche film King Kong

« Notre anonymat reste concentré sur les problèmes, et loin de qui nous pourrions être. Nous pourrions être n'importe qui — et nous sommes partout. » — Guerrilla Girls

Le jaune, quand a lui vient effacer le contexte. Ainsi, il n’y a plus de point de repère. La femme gorille flotte dans un espace indéterminé. Cet espace ne représente plus un lieu mais un espace de parole.

L'origine du masque de gorille est devenue une histoire fondatrice du collectif : lors d'une réunion de la première heure, l'une d'elles aurait orthographié le nom du groupe « Gorrilla » au lieu de « Guerrilla ». L'erreur est devenue le symbole, celui d'une virilité détournée, d'une domination retournée.

1985 : la naissance d'un mouvement

Tout commence en réaction à une exposition. En 1984, le MoMA (Museum of Modern Art) de New York présente An International Survey of Recent Painting and Sculpture, un panorama ambitieux censé faire l'état des lieux de la création contemporaine mondiale. Sur les 169 artistes sélectionnés, 13 seulement sont des femmes, soit moins de 8 %. Aucun artiste noir ou latino n'est représenté.

Plusieurs femmes artistes new-yorkaises manifestent devant les portes du musée. Sans grand effet. Décidées à aller plus loin, elles fondent les Guerrilla Girls en 1985 et adoptent une nouvelle stratégie : non plus la protestation frontale, mais l'action directe, visible, documentée, des affiches collées dans les rues de Manhattan, des chiffres bruts, des questions qui mettent mal à l'aise.

La première grande affiche, celle de la Grande Odalisque, est placardée dans le métro et les rues de New York en 1989, après une étude minutieuse du Metropolitan Museum of Art : moins de 5 % des artistes exposés dans les sections d'art moderne sont des femmes — mais 85 % des nus représentés sont féminins. Le résultat est imparable. Et mondial.

Guerrilla Girls, un combat de femmes pour les femmes artistes
Guerrilla Girls, un combat de femmes pour les femmes artistes © Guerrilla Girls

Un arsenal créatif au service d'un combat documenté

Ce qui distingue les Guerrilla Girls d'un simple collectif militant, c'est la rigueur de leur méthode. Chaque affiche repose sur des chiffres réels, des études vérifiables, des noms et des faits. Elles ne militent pas dans le vague : elles comptent, comparent et publient.

En quarante ans, elles ont réalisé plus de 100 projets à travers le monde (affiches, autocollants, livres, conférences, expositions) à New York, Los Angeles, Mexico, Istanbul, Londres, Bilbao, Rotterdam et Shanghai. Chaque projet cible une institution précise ou un mécanisme identifié.

Parmi leurs actions les plus marquantes : en 2015, elles projettent illégalement sur la façade du Whitney Museum de New York des données sur les revenus des collectionneurs les plus riches du monde et leur impact sur le marché de l'art. Une opération de détournement spectaculaire qui attire une couverture médiatique internationale.

Leur livre Confessions of the Guerrilla Girls, publié en 1995 chez HarperCollins, reste une référence dans les cours d'histoire de l'Art féministe.

Guerrilla Girls, un combat de femmes pour les femmes artistes
Guerrilla Girls, un combat de femmes pour les femmes artistes © Guerrilla Girls

Quarante ans après : qu'ont-elles changé ?

La question est légitime. Les musées ont-ils vraiment évolué depuis 1985 ?

La réponse honnête est : oui, mais insuffisamment. Les études récentes, notamment celle publiée en 2019 dans PLOS ONE par des chercheurs des universités de Caroline du Nord et d'Utah, montrent que dans les dix-huit plus grands musées américains, 87 % des œuvres sont encore signées par des hommes. Les Guerrilla Girls elles-mêmes ont actualisé leur étude du Metropolitan en 2012 : les chiffres avaient légèrement progressé, mais la dynamique restait la même.

Ce que le collectif a profondément transformé, en revanche, c'est le langage.

Avant 1985, parler de sous-représentation des femmes dans les musées était perçu comme un militantisme marginal. Aujourd'hui, c'est un sujet de recherche universitaire, un critère d'évaluation pour les institutions culturelles, et une question que les journalistes posent aux directeurs de musée. Les

Guerrilla Girls n'ont pas changé les collections, elles ont changé ce qu'il est possible de dire à leur sujet.

« Nous avons transformé la conversation. » — Guerrilla Girls, entretien avec The Guardian, 2015

Sources et références

- Guerrilla Girls, site officiel : guerrillagirls.com

- Guerrilla Girls, Confessions of the Guerrilla Girls HarperCollins, 1995

- MoMA, An International Survey of Recent Painting and Sculpture, 1984

- Chad Topaz et al., Diversity of Artists in Major U.S. Museums, PLOS ONE, 2019

- Guerrilla Girls, étude du Metropolitan Museum of Art, New York, 1989 et 2012

- Katy Deepwell, Art Criticism and Africa, Saffron Books, 1998

- The Guardian, entretien avec les Guerrilla Girls, octobre 2015


Aldjia Boughias — ART AU FÉMININ

À propos de l'Autrice

Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.

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