![Hilma af Klint, Group IV, The Ten Largest, No. 7, Adulthood (Grupp IV, De tio största, nr 7, Mannaåldern) [série « Peintures pour le Temple »], 1907](https://images.prismic.io/artaufeminin/agTDS6YofJOwHOjk_gen-press_hilmaafklint_groupivthetenlargestno.7.jpg?auto=format%2Ccompress&fit=max)
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Hilma af Klint — Elle a inventé l'art abstrait, et personne ne l'a su pendant 80 ans
En ce moment même, des files d'attente s'étendent devant le Grand Palais à Paris. À l'intérieur, des visiteurs se retrouvent face à des toiles monumentales — certaines dépassent trois mètres de haut — couvertes de spirales, de formes organiques, de couleurs franches qui semblent tout à la fois biologiques et cosmiques. L'exposition s'appelle Les Peintures pour le Temple et elle est consacrée à une artiste suédoise née en 1862 dont la plupart des gens n'avaient jamais entendu parler il y a encore dix ans : Hilma af Klint. Visible au Grand Palais jusqu'au 30 août 2026, cette rétrospective est l'occasion de découvrir — ou redécouvrir — celle qui a peint les premières œuvres abstraites de l'Histoire en 1906, cinq ans avant Kandinsky. Et que l'Histoire de l'Art a mis quatre-vingts ans à reconnaître. En octobre 2018, le Musée Guggenheim de New York avait déjà tout changé. Hilma af Klint : Paintings for the Future avait attiré 605 000 visiteurs en six mois — le record absolu dans l'histoire du musée. Des gens pleuraient devant les toiles. Et des historiens de l'art, partout dans le monde, posaient à voix haute une question qu'ils n'osaient pas formuler : et si l'inventrice de l'art abstrait n'était pas Kandinsky, ni Mondrian, ni Malevich — mais une femme suédoise dont personne n'avait jamais entendu parler ? Hilma af Klint est née en 1862. Elle a peint ses premières œuvres abstraites en 1906. Elle les a cachées toute sa vie. Et elle a emporté son secret dans la tombe en 1944, trois jours avant son quatre-vingt-deuxième anniversaire, après un accident de tramway à Djursholm, près de Stockholm. L'Histoire de l'Art a mis quatre-vingts ans à la rattraper.
Une formation d'exception dans une Europe en mutation
Hilma af Klint naît le 26 octobre 1862 à Stockholm, dans une famille de la bourgeoisie suédoise cultivée. Son père, Victor af Klint, est officier de la marine royale (un milieu qui valorise la rigueur et l'observation précise.)
Dès l'enfance, Hilma dessine, observe, consigne. Elle développe une fascination pour les sciences naturelles, la botanique, la géométrie. Des disciplines qui nourriront toute son œuvre.

En 1882, elle est admise à la Kungliga Akademien för de fria konsterna, l'Académie Royale des Beaux-Arts de Stockholm. L'une des rares femmes de sa promotion. Elle y étudie le portrait, l'aquarelle, la peinture botanique. Elle en sort diplômée avec mention, obtient un atelier dans les locaux de l'Académie, et s'installe dans une carrière classique : portraitiste respectée, illustratrice scientifique reconnue.
Rien dans ce parcours sage et brillant ne laisse présager ce qui va suivre.
"De Fem" — cinq femmes, des séances et une révélation
Dans les années 1890, Hilma af Klint rejoint un groupe de cinq femmes que l'on appellera De Fem — "Les Cinq" en suédois. Anna Cassel, Mathilda Nilsson, Sigrid Hedman, Cornelia Cederberg et elle se réunissent chaque semaine pour méditer, pratiquer l'écriture automatique, tenir des séances de spiritisme.
Elles tiennent des carnets minutieux de leurs expériences, remplis de dessins géométriques, de symboles, de messages qu'elles croient recevoir d'entités supérieures qu'elles appellent les Maîtres Élevés.
L'époque n'est pas étrangère à ces pratiques. La fin du XIXe siècle est traversée par un intérêt profond pour le spiritisme, la théosophie, l'anthroposophie. Des intellectuels, des scientifiques, des artistes s'y intéressent sérieusement. La frontière entre mysticisme et quête spirituelle est floue, et pour beaucoup, ces explorations sont une réponse à la déshumanisation croissante du monde industriel.
Pour Hilma af Klint, elles sont autre chose : une porte.
En 1904, lors d'une séance, elle reçoit ce qu'elle décrit comme une mission : peindre ce que les yeux ne peuvent pas voir. Représenter l'invisible : les forces de la vie, la dualité, l'évolution de l'âme. Deux ans plus tard, en novembre 1906, à 44 ans, elle commence.
1906 — Les premières peintures abstraites de l'Histoire
Ce que Hilma af Klint peint entre 1906 et 1915 n'a aucun équivalent dans l'histoire de l'art occidental. Des formes spiralées, des couleurs franches, des motifs biologiques et géométriques qui semblent anticiper à la fois l'ADN et les mandalas tibétains. Des œuvres monumentales (certaines dépassent trois mètres de haut) qui n'ont pas de titre descriptif, pas de sujet identifiable, pas de référence au monde visible.
Elle appelle l'ensemble Målningar för templet : Les Peintures pour le Temple. Un temple qu'elle imagine circulaire, où les œuvres seraient exposées en spirale pour guider le visiteur vers une compréhension spirituelle de l'existence. Ce temple n'a jamais été construit.
La série comprend 193 peintures, organisées en groupes thématiques : Le Chaos Primordial, Les Dix Plus Grandes, L'Évolution, Le Cygne, L'Atome, Les Altarpieces. Chaque groupe correspond à un stade de l'existence humaine (l'enfance, la maturité, la vieillesse) ou à une dualité fondamentale : masculin/féminin, matière/esprit, vie/mort.
En 1906, Wassily Kandinsky n'a pas encore peint sa première aquarelle abstraite. Il le fera en 1910. Piet Mondrian commence à explorer l'abstraction vers 1911. Kasimir Malevich peint son Carré noir en 1915. Hilma af Klint les précède tous, de plusieurs années, et avec une cohérence théorique et visuelle qu'aucun d'eux n'atteindra aussi tôt.
Rudolf Steiner et le verdict — "Le monde n'est pas prêt"
En 1908, Hilma af Klint rencontre Rudolf Steiner, fondateur de l'anthroposophie, dont les écrits sur la spiritualité et la forme ont
influencé sa démarche. Elle lui montre ses œuvres en espérant une validation de celui qu'elle considère comme un guide intellectuel.
Steiner est sceptique. Il lui conseille d'attendre — le monde n'est pas prêt pour ces peintures. Il faudrait, dit-il, au moins cinquante ans.
Hilma af Klint l'écoute. Ou du moins, c'est ce que suggèrent les historiens, car elle ne montre ses œuvres à presque personne pendant les quatre décennies suivantes. Elle continue de peindre, de tenir ses carnets, de développer sa pensée. Mais Les Peintures pour le Temple restent cachées.
Cette décision (volontaire ou subie, aucun historien ne tranche vraiment) est l'une des plus grandes tragédies de l'histoire de l'art moderne.
Une vie entière dans l'ombre
Hilma af Klint passe les dernières décennies de sa vie à Munsö, une île du lac Mälar en Suède, où elle peint, écrit et se consacre à l'anthroposophie. Elle ne cherche pas la gloire. Elle ne cesse pas de créer pour autant : à sa mort en 1944, elle laisse plus de 1 300 œuvres, des centaines de carnets, des notes théoriques d'une précision remarquable.
![Hilma af Klint, Serie W, Tree of Knowledge No.5 [série « Peintures pour le Temple »], 1915](https://images.prismic.io/artaufeminin/agTD7aYofJOwHOj4_gen-press_hilmaafklint_treeofknowledgeno.5-e1548077495802.webp?auto=format,compress)
Dans son testament, elle lègue l'intégralité de son œuvre à son neveu Erik af Klint, avec une instruction : ne pas montrer les Peintures pour le Temple avant que le monde soit prêt. Elle ne fixe pas de date précise. Certaines sources évoquent vingt ans après sa mort, d'autres formulations plus vagues.
Erik af Klint respecte scrupuleusement cette volonté. La Hilma af Klint Foundation est créée pour gérer l'archive. Pendant des décennies, l'œuvre reste dans des cartons, consultée par quelques chercheurs, ignorée du grand public.
La résurrection — du sous-sol au Guggenheim
La première apparition publique significative d'Hilma af Klint a lieu en 1986, à Los Angeles, lors de l'exposition The Spiritual in Art: Abstract Painting 1890-1985 au Los Angeles County Museum of Art. Quelques tableaux sont montrés. Quelques critiques prennent note. Puis le silence reprend.
C'est dans les années 2010 que tout s'accélère. Les réseaux sociaux amplifient la redécouverte. Des articles circulent. Des chercheurs publient. En 2013, la Moderna Museet de Stockholm acquiert plusieurs œuvres. En 2018, le Guggenheim consacre une rétrospective majeure qui devient l'exposition la plus visitée de son histoire.
Soudain, tout le monde connaît Hilma af Klint.
"Elle était tellement en avance sur son temps qu'elle a dû attendre que le temps la rattrape." — Tracey Bashkoff, curatrice de l'exposition Guggenheim 2018
La question qui dérange — qui a vraiment inventé l'abstraction ?
Le débat est ouvert, vif, et loin d'être tranché. D'un côté, les partisans de la révision historique : si l'on définit l'abstraction comme une rupture délibérée avec la représentation du monde visible, alors Hilma af Klint l'a fait en 1906, point. De l'autre, certains historiens nuancent : son œuvre, ancrée dans la spiritualité et le mysticisme, ne s'inscrit pas dans le même projet théorique que Kandinsky ou Mondrian, qui pensaient l'abstraction en dialogue avec la modernité industrielle et la philosophie.
Les deux positions ont leurs arguments. Ce qui est incontestable : la chronologie est implacable. Les dates sont là. Les carnets sont là. Les toiles sont là.
Ce qui l'est tout autant : si Hilma af Klint avait été un homme, ce débat n'aurait probablement pas attendu quatre-vingts ans pour exister.
L'héritage de Hilma af Klint — une révolution en cours
Aujourd'hui, Hilma af Klint est exposée dans les plus grands musées du monde.
Ses œuvres atteignent des records aux enchères. Des livres, des documentaires, dont Beyond the Visible (2019) de Halina Dufour, lui sont consacrés. Des universités révisent leurs cours d'histoire de l'art.
La Hilma af Klint Foundation gère son archive à Stockholm et travaille à une diffusion internationale croissante. Ses carnets, ses notes théoriques, ses correspondances commencent à être traduits et publiés, révélant une intellectuelle rigoureuse, loin du cliché de la mystique naïve.
Ce que son histoire nous dit, au fond, c'est que l'Histoire de l'Art n'est pas une science exacte. C'est un récit, et comme tout récit, il a été écrit par ceux qui tenaient la plume. Pendant un siècle, ces personnes étaient majoritairement des hommes, qui valorisaient certains langages artistiques au détriment d'autres. Hilma af Klint n'entrait pas dans leurs cases. Alors ils l'ont ignorée.
Elle avait peint pour le futur. Le futur, finalement, est arrivé.

À propos de l'Autrice
Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.
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