
Article
Alice Guy-Blaché : la femme qui a inventé le cinéma narratif
Elle a réalisé le premier film narratif de l'histoire en 1896, fondé son propre studio aux États-Unis en 1912, dirigé près de mille films — et l'Histoire a failli l'effacer. Portrait d'Alice Guy-Blaché, pionnière absolue du cinéma mondial.
Le 28 décembre 1895, Alice Guy est dans la salle. Elle a vingt-deux ans, elle travaille comme secrétaire chez Léon Gaumont, et elle assiste à la première projection publique des frères Lumière au Grand Café de Paris. Quelques semaines plus tard, Gaumont acquiert à son tour une caméra cinématographique — mais l'inspiration manque. Alors Alice propose quelque chose : et si on racontait une histoire ?
« Tant que ça n'empiète pas sur votre travail de secrétaire. » C'est en ces termes que Léon Gaumont lui donne son accord. Une réponse qui allait changer l'histoire du cinéma.
La Fée aux choux, 1896 : la naissance du récit cinématographique
À l'automne 1896, Alice Guy tourne La fée aux choux — un court métrage fantaisiste de deux minutes dans lequel une fée distribue des nourrissons à de jeunes couples. Ce qui paraît anodin est en réalité révolutionnaire : c'est la première fois dans l'histoire du cinéma que quelqu'un filme des acteurs qui jouent un rôle, dans une fiction construite avec un début, un milieu et une fin. Avant elle, les frères Lumière et leurs contemporains ne filmaient que la réalité brute : une arrivée de train, une sortie d'usine, des enfants qui jouent.

Alice Guy vient d'inventer le cinéma narratif.
Chez Gaumont : l'art de tout faire
Entre 1896 et 1906, Alice Guy réalise pour Gaumont une centaine de films dans tous les genres — comédie, mélodrame, fantastique, films à sujet religieux ou social. Elle est à la fois réalisatrice, scénariste, directrice artistique. Elle choisit les acteurs, conçoit les décors, supervise le montage.
En 1900, elle commence à réaliser des phonoscènes — l'ancêtre du clip vidéo, qui combine l'image cinématographique et un phonographe pour produire des films synchronisés avec de la musique. C'est une innovation technique et artistique majeure qui fait d'Alice Guy l'une des pionnières du cinéma sonore.
En 1906, elle dirige La Vie du Christ : vingt-cinq décors, plusieurs centaines de figurants, le budget le plus important qu'ait jamais consenti Gaumont. C'est aussi le premier film où Léon Gaumont accepte de faire apparaître son nom au générique.
Sur tous ses plateaux, Alice Guy fait afficher une inscription sur les murs : « Be natural ». Elle voulait un jeu d'acteur vrai, spontané — à une époque où la gestuelle théâtrale et outrée était la norme. Elle est aussi l'une des premières cinéastes à faire jouer des acteurs noirs dans des rôles propres, sans recourir au blackface qui sévissait dans l'industrie.

Parmi ses films les plus remarquables de cette période, Madame a ses envies (1906) et Les résultats du féminisme (1906) interrogent la place de la femme dans la société — par l'humour et le renversement satirique des rôles de genre. Ces films sont d'une modernité saisissante pour leur époque.

L'Amérique et la Solax : première femme à posséder son propre studio
En 1907, Alice Guy épouse Herbert Blaché, un cinéaste et producteur américain, et part aux États-Unis. Elle ne se contente pas de suivre son mari : en 1910, elle cofonde la Solax Company, sa propre société de production. En 1912, elle fait construire pour 100 000 dollars un studio entièrement vitré à Fort Lee, dans le New Jersey — alors capitale du cinéma américain, avant l'essor d'Hollywood. Elle devient ainsi la première femme à posséder et diriger son propre studio de cinéma dans le monde.

En 1912, elle tourne A Fool and His Money, considéré comme l'un des premiers films de l'histoire avec une distribution entièrement composée d'acteurs noirs dans des rôles à part entière — à une époque où le cinéma américain avait encore recours à des acteurs blancs grimés.
L'oubli et la redécouverte
La Première Guerre mondiale bouleverse l'industrie cinématographique. Les grandes majors hollywoodiennes émergent et écrasent les studios indépendants. Alice Guy cesse de réaliser vers 1920 et rentre en France en 1922 — sans retrouver la place qu'elle avait quittée quinze ans plus tôt.
Pendant plusieurs décennies, son nom disparaît. Ses films sont attribués à des hommes. Ses archives sont perdues ou détruites. C'est le destin commun de trop nombreuses pionnières du cinéma.
C'est seulement dans les années 1950 que la mémoire d'Alice Guy-Blaché refait surface. En 1957, la Cinémathèque française lui rend hommage. Elle est décorée de la Légion d'honneur. Elle meurt le 24 mars 1968, à l'âge de 94 ans, dans le New Jersey — le même État où elle avait bâti son studio un demi-siècle plus tôt.
Alice Guy-Blaché a réalisé entre 600 et 1 000 films au cours de sa carrière — les estimations varient selon les archives retrouvées. Ce que l'Histoire ne peut plus effacer, c'est qu'elle a été la première à comprendre que le cinéma pouvait raconter. Que l'image pouvait servir une histoire. Que derrière la caméra, il n'y avait pas qu'un opérateur — mais une autrice.

À propos de l'Autrice
Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.
Newsletter
Vous avez aimé cet article ?
Recevez les prochains articles et épisodes directement dans votre boîte mail. Gratuit, sans spam.
S'abonner GratuitementMécénat
Soutenir ART AU FÉMININ
Si ce contenu vous a plu, vous pouvez soutenir ART AU FÉMININ sur Tipeee. Chaque contribution aide à produire de nouveaux épisodes et articles.
Soutenir sur Tipeee
