Exposition Traversées

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Ce que la mer a gardé ne nous appartient plus

À la Gare Saint-Sauveur de Lille, Traversées fait ce que l'art devrait toujours faire : il déplace. Pas métaphoriquement. Vraiment.

La Gare Saint-Sauveur a été construite pour les marchandises. Pas pour les gens. C'est peut-être pour ça qu'elle convient si bien à une exposition sur ceux qu'on a longtemps traités comme tels : des corps à faire passer d'un bord à l'autre, à comptabiliser, à trier. En franchissant le seuil de la Halle B lors de la visite presse, j'ai pensé à ça avant même de voir la première œuvre. Le lieu lui-même posait déjà la question.

Et puis les installations ont pris le relais.

Le geste curatorial : créer à quatre mains

Le dispositif d'Olfa Feki, commissaire de l'exposition, est en lui-même un manifeste. Elle a réuni neuf duos d'artistes (marocains, tunisiens, algériens et français issus de ces mêmes diasporas) avec une règle simple et radicale : chaque œuvre serait co-créée, à quatre mains, d'une rive et de l'autre. On ne peut pas exposer seul. On ne traverse pas seul. Cette contrainte traverse toute la scénographie comme un fil invisible mais tendu.

Les titres des œuvres disent déjà quelque chose d'essentiel. Aïcha Snoussi & Saïd Afifi : Nasnas 3000. Mouna Karray & Férielle Doulain-Zouari : Comme un chemin de rencontre. Adnen El Ghali & Haythem Zakaria : |°\- nafās — le souffle, en arabe. Nidhal Chamekh & Lassaad Ben Sghaier : Ode to my Father. Sana Chamakh & Mehdi Klibi : Floating — flottant, comme on flotte entre deux langues, deux maisons, deux identités qui ne se superposent jamais complètement. On n'est pas dans le documentaire, ni dans la revendication bruyante. On est dans l'intime agrandi à l'échelle d'une halle industrielle.

Ce que l'art nomme quand les mots ont manqué

Ce qui frappe d'emblée, c'est l'absence totale de pittoresque. Pas de mer turquoise en fond de scène. Pas d'exotisme de façade. Ces artistes ne décorent pas la Méditerranée : ils en portent les strates, les cicatrices, les langues enchevêtrées. Ils questionnent ce que c'est qu'appartenir à plusieurs endroits à la fois, de porter en soi des mémoires qui se contredisent, qui parfois brûlent.

Devant Ode to my Father : ce titre qui tient en quatre mots tout le poids d'une transmission impossible à compléter, j'ai reconnu quelque chose. Pas dans le sens sentimental du mot. Dans le sens où on reconnaît une vérité qu'on savait, mais qu'on n'avait jamais vue mise en forme. Grandir entre deux cultures, c'est apprendre à traduire en permanence, sa langue, ses gestes, ses silences. C'est parfois ne plus savoir dans quelle langue on rêve, vraiment. Ces œuvres, elles, ne traduisent pas. Elles montrent l'original et la traduction en même temps, superposés, indissociables.

Les femmes, centrales

Art au Féminin existe pour remettre des noms de femmes là où l'histoire les a effacés. Dans Traversées, elles n'ont pas besoin qu'on les remette : elles sont là, et elles pensent, elles décident, elles co-créent. Dans les imaginaires dominants sur la Méditerranée, les femmes ont longtemps été représentées plutôt que représentantes (ornements du récit des autres, jamais autrices du leur). Ici, Mouna Karray, Aïcha Snoussi, Héla Ammar, Shourouk Rhaiem, Wiame Haddad, Sara Kaddouri, Férielle Doulain-Zouari, Sana Chamakh, Hallima Imane Zoubai : elles sont la colonne vertébrale de l'exposition.

Certaines installations portent une dimension de transmission qui touche à quelque chose d'universel et de très intime à la fois : ce qu'une mère garde, ce qu'elle donne, ce qu'elle ne peut pas donner parce que les mots ont manqué, ou parce que la langue a été perdue en chemin. J'ai pensé à beaucoup de femmes en traversant ces espaces. À celles que je connais. À celles dont je parle dans mon travail. À celles qui ne verront peut-être jamais leurs noms accrochés dans une grande institution.

Un lieu, tout un été

Jusqu'au 27 septembre, la Gare Saint-Sauveur devient la Gare Méditerranée. Chaque week-end, des concerts gratuits, des spectacles, des ateliers d'écriture rythment le lieu, du raï électro-pop de Sami Galbi à l'électro de Deena Abdelwahed, du spectacle Esquif (À fleur d'eau) du Grand Bleu, dans lequel Anaïs Allais Benbouali donne la parole aux rescapés de l'Ocean Viking, aux ateliers de Samira El Ayachi qui invitait le public à écrire une lettre à leur propre Méditerranée.

Cette formulation m'a arrêtée. Votre Méditerranée. Pas la Méditerranée. Pas celle des manuels scolaires ou des cartes postales. La vôtre ! Celle des traversées, des exils, des vacances de l'enfance, des racines, des imaginaires que vous portez. Cette nuance dit : chacun a une relation personnelle, irréductible à cette mer. Y compris ceux qui ne l'ont jamais vue.

Et le fait que l'exposition soit en accès libre n'est pas un détail logistique. C'est une prise de position. Elle n'est pas faite pour les initiés. Elle est faite pour la ville entière.

Allez-y. Prenez le temps. Laissez-vous déplacer.


Aldjia Boughias — ART AU FÉMININ

À propos de l'Autrice

Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.

Mécénat

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