© 2026 VALIE EXPORT / Artists Rights Society (ARS), New York / VBK, Austria

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VALIE EXPORT : celle qui a fait du corps féminin un acte politique

Elle s'est rebaptisée comme une marque pour mieux dénoncer la marchandisation des femmes. Elle a traversé des cinémas armée et les jambes nues pour forcer le regard. VALIE EXPORT, pionnière de l'art féministe et de la performance, nous a quittées le 14 mai en 2026. Portrait d'une artiste qui n'a jamais demandé la permission.

Il y a des artistes dont la radicalité s'émousse avec le temps, dont les provocations d'hier deviennent les icônes confortables d'aujourd'hui. VALIE EXPORT n'était pas de celles-là. Jusqu'au bout, son œuvre a conservé cette qualité rare et inconfortable : celle de déranger vraiment, de poser des questions auxquelles on préférerait ne pas répondre.

L'artiste autrichienne, née Waltraud Hollinger le 17 mai 1940 à Linz, est morte le 14 mai 2026 à Vienne, à quatre-vingt-cinq ans, trois jours avant ce qui aurait été son quatre-vingt-sixième anniversaire.. Elle laisse derrière elle un corpus d'une cohérence et d'une puissance : performances, films, photographies, installations, textes théoriques, et une influence sur l'art féministe mondial qui ne s'est jamais démentie. Cinquante ans après ses premières actions dans les rues de Vienne, ses questions restent les nôtres : à qui appartient le corps des femmes ? Qui décide de ce qui se regarde et de ce qui se cache ? Quel est le prix de l'invisibilité ?

Un nom comme premier acte de création

Avant même de créer une œuvre, VALIE EXPORT a créé un nom. En 1967, Waltraud Hollinger abandonne son nom de femme mariée et se choisit une identité artistique qu'elle impose toujours en majuscules : VALIE EXPORT. VALIE, diminutif de Waltraud. EXPORT, emprunté à une marque de cigarettes autrichienne (Smart Export) dont elle détourne le logo pour ses premières interventions publiques.

Ce geste inaugural est déjà un manifeste. En s'appropriant le vocabulaire de la marchandise, VALIE EXPORT retourne contre lui-même le système qui réduit les femmes à des objets de consommation. Elle se nomme elle-même produit exportable, et dans ce même mouvement, elle refuse d'être réduite à cette définition. Le nom est une provocation et une déclaration d'indépendance simultanées.

L'historienne de l'Art Roswitha Mueller, dans sa monographie VALIE EXPORT : Fragments of the Imagination (1994), note que ce choix nominal est indissociable de l'œuvre elle-même : « L'identité artistique de VALIE EXPORT précède et conditionne toute sa production. Elle est la première de ses performances. »

Vienne, 1960 : une scène radicale et profondément masculine

Pour comprendre l'émergence de VALIE EXPORT, il faut comprendre le contexte dans lequel elle surgit. La Vienne des années 1960 est le foyer d'un mouvement artistique d'une violence symbolique sans précédent : l'Actionnisme viennois.

Günter Brus, Otto Muehl, Hermann Nitsch, Rudolf Schwarzkogler, ces hommes inventent une forme d'art radical fondé sur le corps, le sang, l'excès, la transgression de tous les tabous. Leurs performances sont des événements scandalisants qui secouent l'Autriche post-nazie et défient frontalement ses conventions bourgeoises.

VALIE EXPORT gravite dans cet environnement. Elle travaille aux côtés de Peter Weibel, théoricien des médias et figure de la scène expérimentale viennoise, avec qui elle partage pendant plusieurs années une vie artistique et personnelle. Mais elle observe aussi ce que l'Actionnisme reproduit malgré sa radicalité affichée : le corps représenté, manipulé, souillé est presque toujours un corps de femme. Les acteurs sont des hommes. Les objets sont des femmes.

VALIE EXPORT décide de retourner cette logique. Si le corps est le matériau de l'art radical, alors le corps d'une femme qui agit, qui décide, qui exhibe, qui confronte, est un acte politique d'une tout autre nature que le corps d'une femme exhibée par d'autres.

Tapp und Tastkino : le cinéma portatif (1968)

En 1968, VALIE EXPORT construit une boîte en carton qu'elle fixe sur sa poitrine, dissimulant ses seins derrière un rideau de franges. Elle parcourt les rues de Munich et de Vienne avec Peter Weibel, (qui crie dans un mégaphone pour attirer les passants) et propose à quiconque le souhaite d'introduire les mains dans la boîte, dans l'obscurité, pour toucher sa poitrine.

Tapp und Tastkino (que l'on peut traduire par Cinéma du toucher) est l'une des œuvres les plus commentées et les plus mal comprises de l'histoire de l'art performance. Certains y ont vu une forme d'exhibition provocatrice. C'est l'exact inverse.

VALIE EXPORT - Touch Cinema - 1968 - Betacam numérique PAL, noir et blanc, son - Acquisition achat, 2004 Centre Pompidou
VALIE EXPORT - Touch Cinema - 1968 - Betacam numérique PAL, noir et blanc, son - Acquisition achat, 2004 Centre Pompidou

L'action déplace radicalement les rapports de pouvoir. Dans les salles de cinéma de l'époque, et dans l'imaginaire culturel au sens large, le corps féminin est l'objet d'un regard masculin qui le possède sans le toucher, qui jouit de son exposition sans consentement réel. VALIE EXPORT réécrit ce scénario : c'est elle qui décide du contact, qui choisit le lieu, qui fixe les règles. La boîte est opaque, le regardeur ne voit rien. Le toucher se substitue au regard. Et ce toucher n'est possible que parce qu'elle l'autorise.

« Ce n'est pas moi qui m'expose », a-t-elle expliqué lors d'une conférence à l'Université de Vienne en 1994. « C'est moi qui expose les autres à la question de ce qu'ils sont en train de faire. »

Action Pants : Genital Panic (1969)

Un an plus tard, VALIE EXPORT entre dans un cinéma de Munich qui projette des films d'avant-garde. Elle porte un pantalon fendu à l'entrejambe, laissant son pubis apparent. Elle avance lentement entre les rangées de spectateurs, leur faisant face.

La photographie de cette action (prise par Peter Weibel, VALIE EXPORT armée d'une mitraillette, les jambes légèrement écartées) est devenue l'une des images les plus reproduites de l'art féministe du XXe siècle. Elle figure dans

les collections du Museum of Modern Art de New York et du Centre Pompidou à Paris.

Le paradoxe de Genital Panic est le suivant : dans les films que regardaient ces spectateurs, des corps de femmes nues étaient représentés pour leur plaisir. Face à un vrai corps de femme, non fantasmé, non mis en scène pour leur désir, simplement présent et regardant, la réaction documentée était la gêne, le malaise, parfois la fuite.

« J'ai voulu tester ce que signifie réellement la nudité féminine dans l'espace public », a-t-elle déclaré dans un entretien accordé au Kunstforum International en 2003. « La réponse était claire : ce n'est supportable que quand c'est nous qui décidons de la montrer, pas quand c'est la femme elle-même. »

Body Sign Action et le tatouage comme inscription politique (1970)

En 1970, VALIE EXPORT se fait tatouer une jarretière sur la cuisse. Cette marque permanente, Body Sign Action, est une réponse directe à la tradition picturale occidentale qui a fait de la jarretière un accessoire de la séduction féminine, un signal adressé au regard masculin.

En tatuant ce signe sur son propre corps, VALIE EXPORT transforme l'ornement en cicatrice, le fantasme en réalité physique irréversible. Elle s'inscrit dans sa propre chair, refusant que ce corps soit une page blanche sur laquelle d'autres écriraient.

Cette action préfigure des décennies de réflexion artistique sur le corps féminin comme territoire contesté. Une réflexion que l'on retrouvera chez des artistes aussi différentes que Marina Abramović, Cindy Sherman ou Kara Walker.

Cinéaste et théoricienne : l'œuvre au-delà de la performance

L'image que l'on retient souvent de VALIE EXPORT est celle de ses performances des années 1960 et 1970. Mais son œuvre est bien plus vaste.

Dès le milieu des années 1970, elle développe une pratique cinématographique rigoureuse et singulière. Son premier long métrage, Unsichtbare Gegner (Invisible Adversaries, 1977), est un film de science-fiction féministe dans lequel une photographe viennoise découvre que les êtres humains sont progressivement colonisés par des entités extraterrestres qui effacent leur individualité. Allégorie transparente de la condition féminine dans une société patriarcale, le film est aussi un document précieux sur la Vienne de l'époque et une œuvre formellement inventive qui préfigure certaines esthétiques du cinéma indépendant des années 1980.

Die Praxis der Liebe (The Practice of Love, 1984), son deuxième long métrage, explore les mécanismes de l'identité féminine dans une société de surveillance. Il est présenté au Festival de Berlin.

Parallèlement à sa pratique artistique, VALIE EXPORT a développé une œuvre théorique importante. Ses textes sur les médias, le genre et la représentation, rassemblés notamment dans VALIE EXPORT : Zeit und Gegenzeit (1988), ont influencé des générations de chercheuses en études de genre et en théorie de l'art.

Elle a enseigné dans de nombreuses institutions internationales, dont la University of Wisconsin-Milwaukee, la Hochschule für angewandte Kunst de Vienne et la Kunsthochschule für Medien de Cologne.

Une reconnaissance tardive, à la hauteur de l'œuvre

La reconnaissance institutionnelle de VALIE EXPORT a suivi la trajectoire classique des femmes artistes radicales : ignorée, puis marginalisée, puis finalement célébrée, souvent trop tard, toujours insuffisamment.

Elle a reçu le Prix Oskar Kokoschka en 2010, la plus haute distinction artistique d'Autriche. Le Centre Pompidou lui a consacré une exposition. Le MoMA de New York conserve plusieurs de ses œuvres dans sa collection permanente. La Tate Modern, la Kunsthalle de Vienne, le mumok (Museum Moderner Kunst Stiftung Ludwig Wien), les grandes institutions ont fini par reconnaître ce que les féministes savaient depuis les années 1970 : VALIE EXPORT est l'une des artistes les plus importantes de la seconde moitié

du XXe siècle.

Son influence sur les générations suivantes est immense et souvent invisible (comme toujours avec les pionnières). Sans elle, on ne comprend pas pleinement Marina Abramović. Sans elle, on ne comprend pas Cindy Sherman. Sans elle, on ne comprend pas la génération des artistes femmes qui, dans les années 1990 et 2000, ont fait du corps féminin un lieu de résistance et non de soumission.

Ce qu'elle nous laisse

VALIE EXPORT n'a jamais fait de l'art pour être aimée. Elle en a fait pour que les choses changent. Ses performances les plus connues sont inconfortables, elles le sont toujours, cinquante ans après. C'est exactement leur force.

Dans un monde qui a appris à digérer et à commercialiser la rébellion féministe, son œuvre résiste à la récupération. On ne peut pas mettre Genital Panic sur un tote bag sans trahir complètement ce qu'elle signifie.

Elle laisse une question ouverte, la seule qui vaille, peut-être : jusqu'où sommes-nous prêtes à aller pour que le corps des femmes leur appartienne enfin ?

Sources et références

- Roswitha Mueller, VALIE EXPORT : Fragments of the Imagination, Indiana University Press, 1994

- VALIE EXPORT, Zeit und Gegenzeit, Fotohof Edition, 1988

- Silvia Eiblmayr, Die Frau als Bild, Reimer Verlag, 1993

- MoMA, New York - notice de collection sur Action Pants : Genital Panic

- Centre Pompidou - dossier d'exposition VALIE EXPORT

- Kunstforum International, entretien avec VALIE EXPORT, 2003

- Peter Weibel (dir.), VALIE EXPORT : Mediale Anagramme, Hatje Cantz, 2003

- mumok - Museum Moderner Kunst Stiftung Ludwig Wien, catalogue permanent.


Aldjia Boughias — ART AU FÉMININ

À propos de l'Autrice

Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.

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