Emily Jacir - WHERE WE COME FROM

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Emily Jacir - WHERE WE COME FROM : quand un passeport devient une œuvre d'art

Créée entre 2001 et 2003 par l'artiste palestinienne Emily Jacir, elle pose une question en apparence simple, et dont les réponses changent tout. Voici ce qu'elle dit, ce qu'elle fait, et pourquoi elle continue de résonner avec intensité.

Qui est Emily Jacir ?

Emily Jacir naît en 1970 à Bethléem. Elle grandit en Arabie Saoudite, passe par un lycée en Italie, obtient une licence en art à l'Université de Dallas puis un master au Memphis College of Art. Elle vit et travaille entre Ramallah et New York.

Son médium, c'est l'entre-deux : entre les territoires, entre les identités, entre ce qu'on peut faire et ce qu'on ne peut pas. Photographie, vidéo, performance, installation, texte : elle utilise tout, et souvent tout à la fois. Ce qui l'intéresse, c'est la résistance, la transformation, les récits que l'histoire officielle préfère taire.

En 2007, elle reçoit le Lion d'Or à la 52e Biennale de Venise. En 2008, le Prix Hugo Boss (l'une des récompenses les plus prestigieuses de l'art contemporain) lui est décerné par la Fondation Solomon R. Guggenheim, avec à la clé une exposition solo au Guggenheim de New York en 2009. Emily Jacir, est une artiste dont le travail est politique parce que sa vie l'est, et celui de millions de Palestiniens avec elle.

WHERE WE COME FROM : de quoi s'agit-il exactement ?

L'œuvre est née d'une question. Une seule, posée par Emily Jacir à des Palestiniens vivant en diaspora, à New York, Montréal, Paris, Bethléem :

« Si je pouvais faire quelque chose pour vous, n'importe où en Palestine, qu'est-ce que ce serait ? »

Ce que cette question révèle, c'est un privilège invisible : Emily Jacir possède un passeport américain. Elle peut traverser les frontières que des millions de Palestiniens ne peuvent pas franchir. Elle peut entrer dans Gaza, en Cisjordanie, en Israël. Eux, non, ou plus.

WHERE WE COME From est la documentation de ce qu'elle a fait de ce privilège. Elle a recueilli les demandes. Et elle les a exécutées.

L'installation finale rassemble 32 photographies montées, 30 textes encadrés et un DVD. Elle a été commandée à l'origine par la Al-Ma'mal Foundation for Contemporary Art à Jérusalem.

Des demandes du quotidien, devenues actes politiques

C'est là que l'œuvre devient bouleversante. Les demandes que lui ont adressées les Palestiniens ne sont pas des revendications abstraites. Ce sont des gestes du quotidien, si ordinaires qu'ils en deviennent vertigineux une fois qu'on réalise qu'ils sont impossibles pour ceux qui les formulent.

Jouer au football avec le neveu de quelqu'un à Gaza. Arroser un arbre dans un village. Visiter la tombe d'un proche. Manger un plat préféré dans un restaurant de Haïfa. Se promener sur la plage de Jaffa. Prendre des photos d'une maison familiale. Embrasser quelqu'un.

Emily Jacir a fait tout ça. À leur place. En leur nom.

Chaque action est documentée : une photo de ce qu'elle a accompli, accompagnée du texte de la demande et du portrait de la personne qui l'a formulée. La mise en regard est implacable. D'un côté, la simplicité du geste accompli. De l'autre, le nom, le visage, la ville de résidence actuelle de celui ou celle

qui ne pouvait pas le faire elle-même.

Ce faisant, Emily Jacir ne fait pas que représenter la condition palestinienne. Elle en devient la surrogate, le mot est important. Elle agit en substitut, en délégué. Elle incarne, le temps d'un geste, la liberté de mouvement que le système refuse à d'autres.

Le passeport : un outil politique, un matériau artistique

Le passeport américain d'Emily Jacir est, dans cette œuvre, à la fois le sujet et le medium. C'est lui qui rend l'œuvre possible, et c'est précisément ce qui en fait une œuvre politique.

Elle traverse les checkpoints. Elle passe les frontières. Elle accomplit ce qui est, pour la plupart des Palestiniens de la diaspora, structurellement impossible depuis 1948, et plus encore depuis le renforcement du système d'occupation. Le droit au retour, inscrit dans la résolution 194 de l'ONU adoptée en décembre 1948, reste pour des millions de Palestiniens lettre morte. WHERE WE COME FROM le matérialise d'une façon que ni un discours ni un rapport ne pourrait atteindre.

La critique d'art T.J. Demos qualifie Jacir de « néo-conceptualiste », une artiste qui utilise les stratégies du concept, de la performance, du texte et de la documentation pour interroger les bureaucraties du contrôle et de l'identité. WHERE WE COME FROM est un exemple parfait de cette démarche : l'idée est simple, l'exécution est rigoureuse, et l'impact est total.

Edward Said et l'art de l'attente

Quand WHERE WE COME From est publié dans le magazine Grand Street (numéro 72, octobre 2003), c'est Edward Said qui en signe l'introduction. Ce n'est pas un détail.

Said, intellectuel palestinien, auteur de L'Orientalisme, figure tutélaire de la pensée postcoloniale, écrit sur ce que le travail de Jacir lui évoque en premier lieu : l'attente. L'attente aux checkpoints. L'attente des papiers. L'attente des visas accordés ou refusés. L'attente d'un retour qui ne vient pas.

Il note qu'un Palestinien originaire de Lydda ne peut jamais y retourner, la ville a été vidée de ses habitants en 1948 et rebaptisée. Ce que Jacir fait, écrit Said, c'est donner une forme lyrique à cette attente interminable, en révéler le caractère à la fois absurde et dévastateur.

Que l'un des plus grands penseurs de la condition palestinienne ait choisi d'introduire cette œuvre dit quelque chose sur ce qu'elle accomplit. Elle n'illustre pas la politique. Elle la fait ressentir.

Une œuvre dans les plus grandes collections mondiales

WHERE WE COME FROM fait partie de la collection permanente du San Francisco Museum of Modern Art (SFMOMA). Elle a été présentée à la Whitney Biennial en 2004, et aux Biennales de Venise de 2005, 2007, 2009, 2011 et 2013. Elle est également dans la collection du Whitney Museum of American Art à New York.

C'est une des rares œuvres contemporaines à avoir traversé autant d'éditions d'une même biennale, signe qu'elle continue de parler, au monde.

Pourquoi cette œuvre résonne encore aujourd'hui

WHERE WE COME FROM a été créée entre 2001 et 2003. Plus de vingt ans plus tard, rien de ce qu'elle décrit n'a changé. Les frontières sont toujours là.

Les restrictions de mouvement sont toujours là. Les demandes que les Palestiniens de la diaspora formuleraient aujourd'hui sont, pour beaucoup, les mêmes.

C'est l'une des choses les plus troublantes de cette œuvre : elle ne vieillit pas. Pas parce qu'elle est intemporelle, mais parce que la situation qu'elle documente demeure. Elle est un miroir tendu vers une réalité que l'art rend visible là où le discours politique anesthésie.

Emily Jacir, fait de l'art qui agit. Qui traverse les frontières, littéralement. Qui accomplit ce que d'autres ne peuvent pas accomplir. Et qui nous laisse, face à ses photographies et ses textes, avec une question qui ne nous lâche plus : que ferions-nous, nous, de notre passeport ?

Sources :

- SFMOMA - Where We Come From, Emily Jacir

- SFMOMA - Desire in Diaspora : Emily Jacir

- Whitney Museum - Where We Come From (Munir)

- Universes Art - Emily Jacir : Where We Come From

- Artland Magazine - Emily Jacir, Politics and Poetics of Palestine

- Electronic Intifada - Emily Jacir awarded top prize

- Grand Street n°72 - Where We Come From

- Wikipedia - Emily Jacir


Aldjia Boughias — ART AU FÉMININ

À propos de l'Autrice

Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.

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