Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? — Linda Nochlin

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Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? — Linda Nochlin

L'essai fondateur de Linda Nochlin (1971) qui a révolutionné l'histoire de l'art féministe. Une question qui dérange, une réponse qui change tout.

« Il est rare que l'on puisse dire d'une publication d'histoire de l'art qu'elle a changé le monde, pourtant c'est précisément ce que Linda Nochlin a fait en 1971 avec son texte « Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? ». À l'époque, par mon travail de recherche en autodidacte, j'avais déjà eu l'occasion de me rendre compte que les certitudes sur la rareté des grandes artistes étaient erronées. Mais pour la profession, ce texte fut une véritable révélation : de celles qui engendrent des générations d'historiens de l'art féministes, lesquelles ont commencé à fouiller dans le passé, et en faisant cela, à révolutionner le canon encore en vigueur. »

— Judy Chicago

Qui est Linda Nochlin ?

Linda Nochlin à Paris, 1978 — Betty Boyd Dettre Library and Research Center, National Museum of Women in the Arts. Courtesy of Marion Kalter
Linda Nochlin à Paris, 1978 — Betty Boyd Dettre Library and Research Center, National Museum of Women in the Arts. Courtesy of Marion Kalter © Marion Kalter

Linda Nochlin naît en 1931 à Brooklyn. Son parcours académique est d'une rigueur et d'une pluridisciplinarité rares pour l'époque : baccalauréat en philosophie à Vassar College en 1951, avec une formation parallèle en grec ancien et en histoire de l'art, puis maîtrise en littérature anglaise médiévale à l'université de Columbia. En 1963, elle obtient son doctorat en histoire de l'art à l'université de New York — institution où elle enseignera une grande partie de sa carrière.

Elle enseigne ensuite à Vassar, au New York University Institute of Fine Arts, et à Yale, formant plusieurs générations d'historiens et historiennes de l'art. En 1988, elle co-organise l'exposition Courbet Reconsidered au Brooklyn Museum — occasion pour elle de travailler sur L'Origine du monde, tableau qui deviendra central dans sa réflexion sur le regard masculin dans l'art.

Mais c'est en 1971 que Linda Nochlin entre dans l'histoire — avec un essai de vingt pages qui va transformer durablement la façon dont le monde académique pense l'art et le genre.

1971 : une question qui dérange

Women's Liberation, Woman Artists and Art History — numéro spécial d'ARTnews, vol. 69, n° 9, janvier 1971
Women's Liberation, Woman Artists and Art History — numéro spécial d'ARTnews, vol. 69, n° 9, janvier 1971

Nous sommes en janvier 1971. Le mouvement de libération des femmes est en plein essor aux États-Unis. La revue ARTnews publie un numéro spécial intitulé Women's Liberation, Women Artists and Art History. C'est dans ce contexte que paraît l'essai de Linda Nochlin sous le titre original : Why Have There Been No Great Women Artists?

L'essai est traduit en français en 1993. Il est réédité en 2021 — cinquante ans après sa parution — aux éditions Thames & Hudson, preuve de sa permanente actualité.

Dès ses premières lignes, Nochlin pose le problème dans toute sa brutalité intellectuelle :

« Si la montée récente du féminisme dans notre pays a bien été une libération, sa force a surtout été de nature émotionnelle — personnelle — psychologique et subjective à l'instar des autres mouvements radicaux auxquels le féminisme est lié. Elle a porté sur le présent et ses besoins immédiats plutôt que sur l'analyse historique des questions intellectuelles élémentaires qui sont immanquablement soulevées par les féministes dans leur remise en cause du statu quo. Pourtant, comme toute révolution, celle du féminisme devra se confronter aux fondements intellectuels et idéologiques des différentes disciplines — histoire, philosophie, sociologie, psychologie… de la même manière qu'elle interroge les idéologies des institutions sociales de son époque. »

L'argument central : la question est piégée

Le coup de génie de Nochlin n'est pas de répondre à la question telle qu'elle est posée. C'est de montrer que la question elle-même est un piège.

Demander « pourquoi n'y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? » revient à accepter implicitement une prémisse fausse : que le génie artistique est une qualité naturelle, individuelle, qui se manifeste spontanément chez les individus qui en sont dotés. Si les femmes n'ont pas produit de grands artistes, la question suggère qu'elles en seraient intrinsèquement incapables.

Nochlin refuse cette logique. Elle renverse la question : ce n'est pas une question de talent ou de nature, c'est une question d'institutions.

« Sous la surface s'étend une grosse masse sombre d'idées reçues bancales sur l'art et ses implications, sur les capacités humaines en général et la perfection humaine en particulier, et sur le rôle que l'ordre social vient jouer dans tout cela. »

Ce que Nochlin démontre, c'est que les structures sociales et institutionnelles ont systématiquement empêché les femmes d'accéder aux conditions nécessaires à la production d'une grande œuvre :

  • L'interdiction du nu : dans les académies d'art européennes, l'étude du modèle vivant nu — fondement de la formation académique — était refusée aux femmes au nom de la bienséance. Or la maîtrise du corps humain était indispensable pour accéder aux genres les plus prestigieux (peinture d'histoire, mythologie, scènes religieuses). Les femmes étaient donc structurellement cantonnées aux genres mineurs : portraits, natures mortes, fleurs.
  • L'accès aux ateliers : le système d'apprentissage artistique passait par les grands ateliers de maîtres, quasi-exclusivement masculins. Une femme ne pouvait y accéder qu'en étant la fille ou l'épouse d'un artiste.
  • L'exclusion des académies : comme l'Académie royale de peinture et de sculpture à Paris, les grandes institutions artistiques limitaient ou interdisaient l'accès des femmes. Sans appartenance académique, pas de Salon, pas de commandes officielles, pas de carrière reconnue.
  • Les contraintes économiques et domestiques : même lorsque des femmes parvenaient à créer, le mariage et la maternité interrompaient ou réduisaient drastiquement leurs carrières.

Nochlin cite des exemples précis : Rosa Bonheur, qui dut obtenir une autorisation officielle pour se travestir en homme et travailler dans les abattoirs — seul moyen pour elle d'étudier l'anatomie animale nécessaire à sa peinture. Ou encore Sofonisba Anguissola, dont les œuvres ont longtemps été attribuées à des hommes, faute d'être considérée comme capable de les avoir produites.

L'absence de grandes artistes femmes dans le canon de l'histoire de l'art n'est pas la preuve d'une incapacité naturelle. C'est la conséquence d'une exclusion organisée.

L'impact : une révolution dans l'histoire de l'art

L'essai de Nochlin ouvre un chantier immense. Une génération entière d'historiennes féministes va s'y engouffrer — en commençant par fouiller systématiquement les archives, les collections de musées, les ventes aux enchères, pour retrouver les femmes artistes que le canon avait effacées ou ignorées.

En 1976, Linda Nochlin co-organise avec Ann Sutherland Harris l'exposition Women Artists 1550-1950 au Los Angeles County Museum of Art — première grande rétrospective consacrée aux femmes artistes dans l'histoire de l'art occidental. L'exposition révèle au grand public des noms jusqu'alors méconnus : Artemisia Gentileschi, Judith Leyster, Élisabeth Vigée Le Brun, Berthe Morisot.

Dans les années 1980 et 1990, des chercheuses comme Griselda Pollock (Vision and Difference, 1988) et Rozsika Parker approfondissent et radicalisent l'approche de Nochlin, intégrant les outils de la théorie critique, du féminisme poststructuraliste et des études culturelles.

Cinquante ans après sa parution, l'essai n'a rien perdu de sa force. Moins de 30 % des œuvres exposées dans les grands musées occidentaux sont signées par des femmes. Le canon de l'histoire de l'art reste massivement masculin. La question de Nochlin — c'est-à-dire la vraie question, celle des institutions — reste entière.

Le livre : ce qu'il contient

L'édition française de l'essai, publiée par Thames & Hudson, se compose de :

  • Une introduction de Catherine Grant
  • Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? (ARTnews, janvier 1971)
  • Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? Trente ans plus tard (Women Artists at the Millennium, 2006)

La seconde partie est particulièrement intéressante : Nochlin y revient sur son propre texte trente-cinq ans après, mesure ce qui a changé — et ce qui n'a pas changé —, et affine son analyse à la lumière de décennies de travaux féministes en histoire de l'art.

Linda Nochlin décède en 2017, à 86 ans. Elle laisse une œuvre qui a refondé une discipline entière.

Sources

  • Linda Nochlin, Why Have There Been No Great Women Artists?, ARTnews, janvier 1971
  • Linda Nochlin, Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ?, Thames & Hudson, rééd. 2021
  • Ann Sutherland Harris & Linda Nochlin, Women Artists 1550-1950, Los Angeles County Museum of Art, 1976
  • Griselda Pollock & Rozsika Parker, Old Mistresses: Women, Art and Ideology, 1981
  • Griselda Pollock, Vision and Difference, Routledge, 1988

Aldjia Boughias — ART AU FÉMININ

À propos de l'Autrice

Aldjia Boughias — développeuse web orientée Art et Culture, exploratrice de l'Histoire de l'Art le reste du temps. J'ai créé ART AU FÉMININ pour donner aux femmes artistes la place qu'elles méritent dans notre mémoire collective.

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